Dhaka. Je regarde la rivière qui stagne sous mes pieds. A quel degré de mélange avec d’autres éléments l’eau perd-elle son nom? Quand se transforme-t-elle en lait, sirop, jus d’orange, essence? L’eau de cette rivière noire de colorants textiles, d’insecticides, de produits de nettoyage, de particules fécales et de mille autres productions humaines mérite-t-elle son appellation et l’aura de pureté qu’elle évoque? Que des gens s’y lavent prouve-t-il quoi que ce soit? Et si ce n’est plus de l’eau, quel nom lui donner?
Sueur de modernité, parce qu’elle est ce qui suinte de l’expansion industrielle et humaine du Bangladesh?
Jus de pauvreté, parce qu’elle est le résultat du dénuement des uns et du manque de scrupule des autres?
Ou encore crasse liquide, mort aux poissons, fondue mondialisée, cocktail de l’usine…
Heureusement, un monsieur interrompt mes réflexions. C’est peut-être une chance pour les habitants de ce pays qu’il y soit difficile de rester concentré plus d’une minute sans être dérangé. Le monsieur en question n’a que des notions très basiques d’anglais, mais comme presque tous les Bangladais, il sait dire: «Too many people». Car sur l’eau noire flottent des centaines de petites barques qui transportent les gens d’un côté à l’autre de la rivière. Oui il y a trop de monde. Trop de monde à Dhaka, trop de monde au Bangladesh, pays qui détient le record mondial de densité de population, avec plus de 1000 habitants au kilomètre carré.
«Quand j’étais enfant», poursuit le monsieur, «je nageais dans la rivière. Je la traversais même à la nage. Mais maintenant c’est très sale, très très sale.»
Les seuls qui s’y baignent encore sont les plus pauvres des pauvres. Ceux qui parviennent à être encore plus sales que l’eau, qui vivent et dorment entassés sur les trottoirs encrassés de Dhaka. Et ils sont nombreux. Officiellement, il y a quinze millions d’habitants à Dhaka, m’apprend le monsieur, avant d’ajouter: «Mais ce n’est pas possible. Nous sommes au moins le double. Vous avez vu tous ces gens?» /AP
Eau noire
25/02/2011 par sauteruisseaux


