Expansive, ouverte et sans complexe, Eriko aborde tous les sujets de conversation et ne se formalise pas d’avoir deux étrangers dans sa maison. Pourtant, la veille, elle était une autre jeune femme. Silencieuse, discrète, occupée à la cuisine et à la vaisselle, elle se tenait en retrait. Son mari était là, et elle jouait son rôle de fée du logis, agenouillée à ses côtés sur le tatami.
Eriko et Kohei ont 26 et 28 ans, ils sont originaires des alentours de Tokyo. Ils habitent actuellement sur une minuscule île de pêcheurs, où Kohei travaille pour le développement du lieu. Eriko a suivi son mari, et il n’y a pas, sur l’île, de travail à la hauteur de ses compétences; diplômée en relations internationales et en psychologie, elle parle deux langues étrangères. Elle remplit ses journées par un poste de réceptionniste à l’administration du village et occupe le reste de son temps de travaux ménagers. Bien que son mari adore l’endroit, la nature et la pêche, Eriko est plutôt citadine. Elle s’ennuie un peu, et n’apprécie pas les tempêtes hivernales qui coupent l’île du reste du monde.
Deux jours plus tard, alors que son mari est toujours absent, Eriko sort sa guitare traditionnelle d’Okinawa et nous joue quelques morceaux. Rêveuse, elle raconte: «J’aime jouer de cette guitare, ça me rappelle la plus belle période de ma vie.» J’acquiesce de la tête, elle poursuit: «L’année passée, c’était quelques mois avant notre mariage, mon mari m’a précédée sur l’île. Pendant trois mois, j’ai vécu seule à Tokyo. Je voyais mes amies, nous sortions faire du shopping, manger dehors, nous nous rendions visite, et l’une d’entre elles m’a appris à jouer de cette guitare. Je me suis beaucoup amusée pendant ces quelques mois, je ne m’étais jamais sentie aussi heureuse.» Eriko est mariée depuis sept mois, et en couple depuis cinq ans.
Mariko, elle, habite une maison dans un quartier agréable de Tokyo avec quatre autres colocataires. Cela fait dix ans qu’elle est mariée, mais son mari habite Osaka, où il enseigne à l’université. «Nous sommes très libres dans notre couple, mon mari et moi. Quand j’ai trouvé ce poste à Tokyo, il était clair pour nous deux qu’il fallait que je le prenne. Alors je suis venue ici.» Je compatis à cette situation difficile, exprime mes regrets, mais ne reçoit pas le retour escompté: «Oh, tout va bien. On se voit une fois par mois, ce n’est pas un problème.» Quelques jours plus tard, lors d’une soirée arrosée entre colocataires, Mariko s’exclame: «En fait, j’adore ma vie ici! Mais ça, je ne peux pas le dire à mon mari, hi hi hi!»
Au Japon, les relations entre les sexes restent tellement traditionnelles que les jeunes couples peinent à trouver un équilibre et reproduisent un schéma qui génère des frustrations aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Beaucoup ne prennent pas la peine de chercher de partenaire afin de ne pas compromettre leur vie professionnelle; ainsi Eriko, bien que mieux formée, «ne pourra jamais occuper un poste plus élevé que celui de son mari», explique Ryoko, une célibataire de 37 ans.
Beaucoup d’hommes, quant à eux, ne supportent pas mieux les pressions professionnelles, sociales et familiales qu’implique leur rôle et boivent des verres, souvent en l’absence de leur épouse, pour évacuer le stress. Qu’y a t-il, finalement, à partager au sein du couple? Plutôt que d’être malheureux, ne serait-il pas bon de remettre la tradition en question? /AP



